Professionnel du mois

Le 31/03/2018

NOUS APPROCHONS-NOUS ENFIN DE L’ÉLIMINATION DU CHOLÉRA EN HAITI ?

Par Stanislas REBAUDET, infectiologue à l'Hôpital Euriopéen. DEC 2017

"La première fois que j’ai mis les pieds en Haïti, c’était en février 2013.

Depuis plus d’un an, je travaillais à l’APHM aux côtés du Pr R. Piarroux sur les épidémies de choléra en Afrique et en Haïti. C’était lui qui avait remonté la trace de l’épidémie massive qui avait frappé le pays en octobre 2010, démontrant qu’elle avait été importée par un contingent de casques bleus tout juste arrivé d’un pays d’Asie touché par le choléra. Rappelons qu’il s’agit d’une diarrhée aqueuse sévère, causée par la bactérie Vibrio cholerae transmise par ingestion d’eau ou d’aliments contaminés par des matières fécales ou directement par les mains sales.

Depuis, plus de 800 000 cas ont été dénombrés dans ce petit pays de 10 millions d’habitants, et probablement 20 000 à 40 000 personnes ont trouvé la mort, pour la plupart avant de pouvoir se rendre dans un centre de traitement.

En 2013, l’incidence de la maladie avait peu à peu diminué. Mais ce pays, le plus pauvre des Amériques, où 42% des habitants n’ont pas accès à l’eau potable, continuait d’héberger la plus grosse épidémie à l’échelle planétaire. Au cours d’une enquête menée sur le terrain avec un épidémiologiste du Ministère de la santé haïtien, j’avais pourtant constaté l’absence de toute activité visant à limiter la propagation de l’infection. Rassurées par les progrès relatifs réalisés depuis le début de l’épidémie, la plupart des ONGs avaient plié bagages, et les quelques-unes toujours présentes manquaient d’information permettant de guider au mieux leurs actions. De leur côté, les grands bailleurs internationaux avaient préféré recentrer leur attention sur d’autres crises secouant le monde.

Grace à cette enquête, nous avons malgré tout réussi à convaincre UNICEF de lancer une stratégie sans précédent visant à éliminer le choléra en Haïti et les avons accompagnés dans cette tâche. Après tout, d’autres pays tout aussi défavorisés avaient réussi par le passé, comme la Guinée-Conakry et la Sierra Leone où je m’étais rendu l’année précédente. Avec l’appui du Ministère de la Santé et de quelques ONGs, des équipes mobiles d’interventions rapides choléra ont ainsi été mises en place à partir de juillet 2013, dont le rôle est de répondre à chaque cas dans 24-48 heures afin d’interrompre la propagation de l’épidémie.

Elles se rendent alors au domicile des malades et leur voisinage, afin d’y investiguer les facteurs de transmission, rechercher d’autres personnes malades, désinfecter les surfaces contaminées, sensibiliser les habitants sur les méthodes de prévention, proposer une antibioprophylaxie aux personnes ayant été en contact rapproché avec des cas, distribuer savons, produits de traitement de l’eau et sachets de réhydratation orale. Un exemple d’intervention peut être visualisé sur cette courte vidéo (https://www.youtube.com/watch?v=RIhTpkwMG_A).

Notre petite équipe continue de son côté d’être chargée de produire des analyses épidémiologiques régulières ainsi que de proposer des réorientations stratégiques lorsque cela s’avère nécessaire. Toujours en poste à mi-temps à l’APHM, je me rends ainsi deux à trois fois par an sur le terrain.

Quatre années et demi et quelque 30 millions d’US$ plus tard, le choléra n’est certes toujours pas éliminé du pays. Nous avons connu des périodes de très faible transmission. Des flambées spectaculaires aussi, comme fin 2014 lorsqu’une partie du réseau d’adduction d’eau de la capitale, Port-au-Prince, a probablement été contaminé via les trous effectués dans une conduite par des gangs revendant l’eau dans les bidonvilles à proximité. Il a fallu apprendre de nos erreurs, optimiser la stratégie, obtenir des financements pour pouvoir intensifier et pérenniser le dispositif. Il apparait clair, cependant, que les quelques 40 000 interventions menées sur le terrain ont permis d’épargner de nombreuses vies et de déjouer les pronostics des modèles mathématiques les mieux calibrés.

Alors qu’une nouvelle saison sèche débute tout juste actuellement, l’incidence de la maladie n’a jamais été aussi basse, une centaine de cas suspects seulement étant recensés chaque semaine à l’échelle du pays. De même qu’un feu de garrigue ne peut s’éteindre qu’une fois le mistral essoufflé, éliminer une épidémie de choléra est plus aisé lorsque les pluies ne font plus déborder les latrines et ne favorisent plus contamination des sources d’eau où s’approvisionne la population. Le financement de cette stratégie est cependant loin d’être suffisant pour couvrir l’année 2018, et un échec éventuel fait craindre le retour de grandes flambées épidémiques, que les quelques campagnes de vaccination menées ici et là ne sauraient prévenir.

Les quelques mois à venir seront donc déterminants. Peut-être aurons-nous bientôt le bonheur de pouvoir célébrer l’élimination du choléra dans ce pays qui se débarrasserait bien, enfin, de l’une de ses multiples calamités."

 

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Samedi, 31 Mars, 2018